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Nous sommes rentrés de balade, trois filles, une maman, deux chiots labrador, l’un sable doré, l’autre brun brut et moi. Ils courent sur la terrasse de briques rouge, les pattes embourbées qui marquent leur passage.
“Ah non, s’exclame Flore en leur direction , pas salir ! Allez, au bain, on va laver ces petons pleins de boue !”
Je vais chercher un bassine et un ibrik d’eau claire pendant que Angie soulève Sable d’Or, la dépose sur le rebord de la fenêtre de la cuisine et Flore s’empare de Brun Brut en pleine fuite, le saisissant par-dessous le ventre.
La Mé fait la moue : elle n’aime pas trop que l’on mette en contact le (doux) pelage des chiens contre nos vêtements (lavables.)
Nous les lavons ces petites créatures qui ne se laissent pas faire : sinon ça serait trop facile !
La Mé rentre dans la cuisine où elle voit le Pé avec son invitée spéciale, la populaire présentatrice d’émissions télévisées, assis à la table à manger en train de rédiger un texte. Crayon de papier en main, le Pé écrit les synonymes et autres définitions, corrige les fautes d’orthographe et autres tournures de phrases inapropriées et explique la grammaire sur l’écriture cursive de la blonde. Cette dernière écoute attentivement.
J’assiste à la scène au travers de la fenêtre entrouverte. La Mé salue avec un “Bon courage !” inspirée, appuyé d’un signe de tête. L’amie animatrice lui répond avec chaleur, sourire toutes dents dehors et voix sensuelle.
Entre-temps, l’écriture anguleuse du Pé me frappa si singulièrement par contraste sur la feuille blanche ; aujourd’hui encore je ne sais toujours pas pourquoi elle me mit en émoi. Ses mots s’égrennent encore en moi. Puis les chiens s’enquièrrent plus de notre attention, aux soeurs et à moi, et mon regard quitte à regret cette paisible scène.
Un bon moment plus tard, longue césure plutôt désagréable dans le temps, s’apparentant à un sommeil lourd, j’apprends que le Pé est parti pour Paris, au travail, me dit l’animatrice et cela, ce départ en catamini, à pattes de velours, m’attriste d’un coup. Mais pourquoi il ne m’a rien dit ? Pourtant il a pris le temps de faire son sac. Où étais-je alors…
Je lui passe quand même un appel sur son portable indestructible.
“Mais Pé, où vas-tu comme ça ?
– Au travail, mon enfant.
– Pé, tu ne peux pas travailler ! Tu es gravement malade !
– Que veux-tu faire au lieu de travailler…
– Zut ! Toujours cette logique ! Et puis, tu aurais pu me prévenir : je t’aurais accompagné.
– Mon enfant, ne te déranges pas pour moi…
– Non, Pé, je t’accompagne toujours. Je serais là pour les courtes distances, allant à l’hopital ; mais pas pour les grandes ?”
Après un silence douloureux pour nous deux : “Ne comptes plus sur moi alors…” Ajouté-je, aussitôt regretté.
“Ne t’en fais pas, mon garçon…” Me répond-il doucement.
La conversation se perd, avec nos mots et nos regards.
Pé veut partir ailleurs, pensé-je.
Bras ballants, tenant la feuille où il a écrit, je me tiens en face du jardin qui, remarqué-je peu à peu, luxuriant de verdure désordonnée il y a quelques heures, a été tondu, taillé et aseptisé, se recouvrant ainsi d’une pelouse desséchée et d’arbustes malingres.
“Mais… Mé ! Qu’est-ce qu’il a eu, le jardin ?
– Bah, je l’ai paysagé, voyons !”
Ah ça, il ne reste que la haie de thuyas de vert et le bon gros îlôt de néfliers au fond.

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