Le batiment naval avait fait escale dans le port de Brighton pour trente-deux heures de ravitaillement.
Pour cette période de permission, le soldat première classe Phèdre Courfue avait décidé de monter jusqu’à la capitale, Londres, avec l’intention, si la chance était du voyage, de visiter le musée militaire de la cavalerie royale britannique. Elle en avait entendu des histoires sur ces batiments dont elle n’en comprenait pas le sens de l’une d’entre elles: comment pouvait-on transformer une punition en tradition ancestrale ?
Elle allait en demander des explications à un des guides.
Le train, moderne à souhait, filait à vive allure. Le paysage fondait dans une multitude de couleurs dominées surtout par des nuances de vert et vert-gris. Cela changeait du bleu et bleu-gris. Après des mois au large, certes jamais ennuyeux, revenir sur le plancher des vaches était comme si l’on se couchait après une journée de labeur: le même soulagement du travail fait.
Une fois en gare, Courfue prit un ticket de bus urbain et avala encore quelques mètres de bitume tout en admirant pèle-mêle les fameux monuments londoniens. À la voir, on la prendrait pour une touriste.
L’odeur des chevaux fut la première à l’acceuillir dès qu’elle fut en vue du musée.
Tout de suite après, Courfue vint se placer en face de chaque sentinelle placide montée à cheval et les salua par respect pour l’uniforme.
Et aussi à l’entrée, dans la première cour.
La voûte résonnait de sa cadence tranquille. Longue de quelques petits mètres, elle s’échappait sur une vaste esplanade de graviers tel l’estuaire sur la Manche. L’horizon s’étirait jusque sur des jardins verdoyants, tel un oasis qui s’éloignerait d’un désert aride.
On pourrait s’y perdre…
Le musée était petit mais vivant. Courfue se prit une bonne heure quand même avec son anglais plutôt défectueux pour écouter tout le laïus du guide électronique. Elle y découvrit qu’un sabot du destrier de Napoléon était conservé, gardé furieusement pour marquer à jamais la grande défaite du fameux grand général français. Ou encore que faire partie des cavaliers montés royaux représentait une valeureuse récompense dans la carrière militaire, aussi fière qu’une médaille d’honneur. Bien entendu, il y avait le régiment équivalent qui agissait pour les valeurs démocratiques sur le front international.
Elle émergea de l’Histoire peu après l’heure du déjeuner, juste au moment où la parade montée défilait sur le champ de course. Quel temps solennel !

Le capitaine de cavalerie criait quelque chose dans sa langue à son homologue relevé de sa garde, sûrement le discours-dialogue que la reine Victoria avait énoncé à l’époque. Courfue ne saurait dire s’il s’agissait d’un discours punitif ou d’allégance – elle ira donc poser la colle au guide du musée qu’elle pouvait reprendre la visite après la parade. Ce qui était une cérémonie pour les touristes spectateurs étaient le symbole national de la fièreté britannique pour les anglophones. Et le solennel protocole du changement de garde pour les militaires.
Malgré que Courfue resta à l’écart de la foule, petite dame d’un mètre cinquante, elle faisait impression avec son uniforme kaki au béret bleu ciel, couleur aussi éclatante que l’iris de ses yeux et posé sur des courts cheveux blonds foncés, coiffés à la bataille. Ne voulant pas être bousculée, elle scrutait minutieusement les visages des cavaliers. Il y en avait un, intégré au régiment, qu’elle connaissait particulièrement bien. Mais était-il sur la place ?
Il ne se manifesterait pas pendant la cérémonie, bien entendu. Néanmoins il aurait remarqué sa présence et, s’il pouvait se libérer, il la rejoindrait. Sinon ce ne serait qu’une ironique farce qu’il fallait bien tenter !
A peine la parade avait-elle disparut sous la voûte de l’entrée que Courfue reprit la visite du musée: restant derrière la vitre des box, elle fixa la pièce servant d’étable, vide à souhait, le silence entrecoupé des bribes de son audioguide.
Puis une voix suave s’éleva, l’appelant:
“Phèdre, salut ! C’est super que tu sois là ! Comment ça va ?
– Salut, George.”
Courfue se retourna à peine. Mais elle souriait.
“Hum, tu as encore oublié le plug-in de sociabilité, à ce que je vois, répondit l’autre sans se démonter.”
George Cunningham était un jeune homme d’à peine trente ans au physique typiquement britannique – enfin, selon l’avis de Courfue: teint de porcelaine, cheveux surdisciplinés roux chatoyant et sourire qui ravagerait toutes les groupies françaises. Tout en lui indiquait une joie de vivre ; sauf le regard intense, preuve de la maturité militaire, et la voix posée, véritable flegme britannique, restaient sérieux.
“Es-tu en perm’? demanda-t-il simplement.
– Négatif. En ravitaillement pour vingt-quatre heures.
– Quelques heures sur terre alors…
– As-tu ces quelques heures sur terre à m’accorder ? répéta-t-elle, d’un air peu engageant.
– Je ne peux m’éloigner de la Cavalry House, objecta-t-il.
– Fais-moi visiter la Maison. De toute façon, j’ai déjà des questions à propos de certains éléments ici présents, continua Courfue. Et tu as déjà des auditeurs, George, conclua-t-elle en faisant signe de la tête.”
Cunningham se retourna pour se retrouver face à face avec un petit groupe de touristes qui s’émerveillait de cette chance de rencontrer un vrai garde royal de la couronne britannique en tenue complète.
“Oh my, fit-il entre les dents.”

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