La gendarmerie était plutôt calme. Celle-là, en tout cas. En pleine cambrousse normande, endouvée de champs de blé et de betterave, certes, elle était tranquille, oui, et tellement concenscieusement elle travaillait. Paperasses, éléments inculpants, enquêtes, la routine policière était de mise car là où la police ne pouvait atteindre, la gendarmerie veillait sur le sommeil des vallons et des masures. Quelques batisses à la toiture basse et des véhicules sagement alignés en standby, et puis un muret, celui-là même contre lequel j’ai embouti mon automobile, séparait le complexe de la départementale à la circulation fluide. Voilà, oui, comment je fis connaissance avec le commandant, émergeant de l’accident étourdi par le choc, traumatisé quand même à la vue du pare-choc en accordéon et la fumée du radiateur qui s’élevait un peu en tourbillonant, me narguant sûrement.  J’eu mon PV et l’amende qui l’ornementait, d’office. Et l’honneur de converser avec le commandant Tocqueville, vieux bonhomme bourru à la moutache en guidon de bicyclette, qui ne mettait pas cent ans pour cingler quelques répliques bien placées et toujours pertinentes. Il me retira mon permis, que j’avais décroché  après plus de trentes heures de conduite. Oh, je connaissais sur le bout des jantes chaque nationale et chaque départementale qui quadrillait le petit pays.  Je pris sur moi la fierté de dessiner à main levée la carte précise de ces routes.  À l’issue de quoi, je fus mis en garde à vue ; enfin un semblant de garde à vue car, au final, je n’avais aucun moyen de rentrer chez moi auprès de mes vaches, à moins de marcher de nuit le long des routes dans le sens opposé à la circulation, ce qui ne me décourageait aucunement, et pas un gendarme ne consentait à me raccompagner: cela était evident qu’il souhaitait soit me donner une leçon soit me forcer à résoudre ceci par mes propres idées. Ce cher commandant ! Au bout d’une heure, à se tourner les pouces dans le confinement de la cellule, une sorte de placard à balai avec des meubles fatiguées, je ne pouvais plus rester en place. Avec un taiaut, cri de guerre qui alerta quelques officiers et les fit  se précipiter vers moi, je chargeai le premier qui venait à moi de me trouver une tâche à accomplir, aussi idiote fut-elle ! A la question “Que savez-vous faire?”, la réponse “Qu’avez-vous à faire faire?” ne déplut point, prouvant ma motivation à agir, et l’on m’assigna la besogne de lessiver le parquet. Balai et espagnolette furent mes armes. Je les fourbis consenscieusement. Et puis, l’air un peu rêveur parce que c’était là la manière dont j’usais pour rendre efficace ma réflexion, je m’élaborai un plan d’attaque : bien organisé afin d’être sans faille et sans blesser un gendarme à cause d’une éventuelle chute par glissade. Disposant le seau à quelques pas de ma position, avec cette faculté de progresser synchroniquement que ma personne, je débutai le lavage du pont par le côté diamétralement opposé à la sortie, déplaçant et replaçant chaque meuble pour enfin terminer en déposant le panneau de signalisation de sol mouillé jaune canari devant la salle nettoyée. Ma méthode dans le maniement de l’espagnolette fut tirée d’un film  The Artful Dodger où un technicien de surface, employé sur une base militaire, l’enseignait à son fils de scène : “Debout, le dos droit, tu tiens le manche avec les deux mains et tout est dans les bras, les biceps plus précisement. Là, toute la largeur du couloir en un seul passage. N’oublie pas de pousser ton chariot à mesure de ton avancée. Allez, à ton tour, fils, tu as le devoir de passer tout l’étage au torchon : c’est ta mission de ce soir.” Effectivement, je n’eu pas mal aux lombaires : voilà une méthode efficace. M’imaginant dans son rôle, oubliant mes paisibles vaches et le pré carré où elle broutaient, je portais l’uniforme bleu marine et m’envolais vers des horizons lointains. Jusqu’à ce qu’une exclamation soudaine déchira mes abîmes : “Quoi, tu as déjà tout fini ?” d’un lieutenant, un capitaine, un major sans nul doute, qui se tenait derrière le bureau de l’entrée d’où il me regardait bouche bée. Devant l’entrée, balai à la main, seau sur le paillasson, j’observais le lieu de mon travail, étincelant sous les plafonniers, puis les quelques gendarmes présents qui, se donnant la peine de prêter attention à ma personne, m’observaient depuis le seuil de leurs bureaux. A cela, le commandant Tocqueville, sortant de nul part, dans mon dos, grommela dans sa moustache qui, secoué tel un pommier, étouffait sa phrase tout entière. Son geste dans l’instant suivant, cependant, n’avait rien d’équivoque : poing fermé, phalanges tournée vers moi et levé à hauteur du buste invitait au salut. Amusé, honoré, inspiré, je répondis à son salut. Instant qui dura éternelement, d’après mon jugement. Juste avant qu’il ne m’envoya sur le terrain dans la nouvelle mission nocturne de lessiver les véhicules de fonction, barbouillés de la gadoue de printemps.

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